Métiers du livre : occupez le terrain du web social !

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Françoise Nyssen, Ministre de la Culture depuis hier, mais surtout directrice des Éditions Actes Sud, fait l’objet d’un faux compte Twitter qui vient d’annoncer le décès de Svetlana Alexievitch, Prix Nobel publiée par cette maison. Bien entendu, il n’en est rien. Stratégie mûrement réfléchie ou non, l’absence de compte Twitter, pour un professionnel établi et réputé, devient un vide que la nature s’empresse de combler. La première, j’ai cherché les comptes des nouveaux ministres qui m’intéressaient particulièrement, professionnellement : Culture, Travail, Éducation nationale et Numérique. L’absence de Mme Nyssen, et ce faux compte en lieu et place, ravive mon regret de ne pas voir assez de professionnels du livre « sur le terrain »… digital.

Tibèrecouv

Cet exemple, qui ne devrait toutefois pas porter préjudice à la ministre éditrice puisqu’il a été supprimé dans la journée, me donne donc l’occasion de m’exprimer pour la première fois sur l’une des raisons de mon activité indépendante : je suis toujours aussi stupéfaite de constater la méfiance, la défiance, mais aussi le mépris, le désintérêt envers toute présence en ligne de la part d’une grande majorité des professionnels du livre. Il existe des raisons profondes à ce désamour que je ne suis pas sans ignorer, la plupart venant d’une méconnaissance de la réalité des métiers du digital et de tous les possibles qui s’offrent en dehors des simples caricatures, mais les passerelles se bâtissent, doucement, et les méthodes honorables, éthiques et efficaces de gestion du web social commencent à se faire jour et à apporter des résultats significatifs. J’ai pour principe fondamental, de plus, qu’il ne faut pas simplement constater et déplorer : il faut aider. Je m’y emploie, à mon niveau de compétences et d’expérience que j’augmente jour après jour.

Petit tour de mes constatations depuis 2012, où pratiquement aucun acteur majeur du livre n’avait encore déployé efficacement sa présence en ligne, jusqu’à ce jour, où beaucoup l’ont fait, mais ne sont pas encore arrivés à maturité de leur pratique. Je ne parle ici que du monde du livre organisé en entreprises (individuelles jusqu’aux grands groupes), n’ayant aucune expérience professionnelle solide auprès des institutions publiques du livre (mais j’attends vos retours, qui seront précieux) :

Les auteurs : parodiques à l’extrême dans leur autopromotion, qui leur est une réelle violence et dont ils sont rarement fiers (si j’en crois tous ceux, très nombreux, avec lesquels j’ai échangé à ce sujet), ils ne se rendent pas encore assez compte du mal qu’ils se font, ainsi qu’à leur notoriété, en ne maîtrisant pas leurs pratiques personnelles (qui ne devraient plus en être depuis longtemps, afin d’assumer une gestion professionnelle de cette présence – ce qui ne signifie ni perdre leur âme ou leur singularité, ni perdre leur temps et leur concentration, mais nécessite de monter une stratégie digitale indépendante de celle de leurs éditeurs, bien qu’en collaboration, et de se former correctement aux logiciels et plateformes qui les aideront dans leur communication). Rares sont ceux, de plus, qui possèdent une solide culture web, pour ne rien dire de la seule bureautique. L’insouciance digitale, voire l’illettrisme digital (terme fort mais significatif croisé dans un article récent dont je peine à retrouver la trace, que l’auteur m’en excuse !) est un problème majeur dont je prends le pari qu’il constitue la première immense fracture sociale de notre société : ceux qui sont à l’aise avec les codes du digital, et ceux qui ne le sont pas. Le premier cliché qui est érigé en protestation par les auteurs que j’ai pu aborder, en dehors de toute prospection commerciale et avant même que je ne devienne indépendante, est trop souvent celui de la haine du communicant. Un auteur ne communiquerait pas, il serait lui-même. C’est une pure illusion, les couches de subjectivité à l’oeuvre étant si férocement inextricables que le rendu reste à jamais insatisfaisant, sans parler de la dimension de danger que constitue un tel don de soi en pâture aux malveillants. Ce « naturel », pour le dire vite, ne s’approche que grâce à une maîtrise parfaite des codes, des outils, et des usages qui lui permettra, appuyé sur l’art invisible de la communication comme son texte l’est sur celui de la typographie, d’être en ligne comme en lui-même, sans les décalages douloureux, dont il a bien conscience, mais auxquels il se pense condamné.

Les libraires : débordés, manquant de temps et d’aptitudes, déjà écrasés par le poids de leur mission intellectuelle inouïe et de la gestion d’une trésorerie complexe, affectés par des clients pas toujours aussi sympathiques que la légende ne le colporte, ils acceptent de mieux en mieux l’idée d’un reflet numérique de leurs activités (indépendamment du fait d’avoir, ou non, un site de vente en ligne), mais abandonnent assez rapidement leurs initiatives et manquent cruellement de régularité et de planning stratégique, peinant à fédérer et faire grossir leurs communautés de plus en plus exigeantes, et déjà sollicitées par bon nombre d’acteurs culturels. Ils sont, à mon sens, ceux qu’il faut aider principalement à trouver une belle vitesse de croisière, pérenne et forte de sens, à renfort de solutions majoritairement gratuites, et de formations in situ. Un accompagnement de quelques semaines peut suffire, et produit déjà de très bons résultats, sans parler de la valeur thérapeutique de pouvoir prendre la distance nécessaire, lors d’un instantané, sur ses motivations et sa passion à poursuivre dans une voie difficile et menacée, en retrouvant confiance et maîtrise sur ses multiples activités. Cela nécessite de rénover entièrement la vision de son métier, et d’intégrer le digital comme continuité naturelle à sa vie de boutique, et non comme une corvée annexe, pénible, ou à l’inverse dont on ne percevrait que l’aspect ludique. Ce n’est pas un jeu.

Les éditeurs : encore protégés par le mystère du secret et de l’inaccessibilité qu’ils entretiennent pour la plupart, ils n’apprécient pas beaucoup de devoir se justifier. Pourtant communiquer n’est pas se justifier. Et c’est bien un comble que ces grands intellectuels gérant des équipes dans le but de produire une multitude de produits culturels par définition inutiles (dans l’acception purement utilitariste de l’expression), et constituant en cela une espèce bien à part dans l’écosystème des entreprises françaises, soient si peu acquis à la communication de leurs propres maisons, sans parler de leur propre personne. Le chantier est immense, convenons-en : à la contrainte de communiquer auprès des particuliers comme des professionnels, (BtoBtoC), sur des catalogues foisonnants (on parle en structure moyenne de 2000 titres, uniques, disponibles, avec plusieurs centaines de nouveautés par an) s’ajoute celle qu’aucun prototype de « prêt-à-communiquer » ne fonctionne sans créer une distorsion excessivement dommageable entre les intentions d’un éditeur et l’image rendue par des traductions digitales maladroites et peu armées de ces intentions. Les erreurs sont permanentes, parfois décourageantes, il faut créer son propre modèle, sa méthode, tester, recommencer, le tout auprès de communautés de lecteurs avant d’être clients, c’est-à-dire sans nul doute possible, les communautés les plus critiques, les plus exigeantes et les plus promptes à ne pas tolérer le glissement trop voyant dans le ton ostensiblement marchand. Pourtant, pour qu’une bonne maison publie de bons livres, il convient pour elle de les vendre. Point.

Le gouvernement tel que choisi par Philippe – Macron ne laisse plus de doute possible : la société s’organise vers un progrès qui ne s’essouffle pas, et essore sur son passage les moins enclins à s’adapter. Il existe des postures, dont je suis, périlleuses mais parfaitement viables, consistant à se tenir dans, et hors de ce monde, tour à tour. J’observe que cette posture se répand jusqu’aux couches les plus profondes du monde du travail : il s’agit, tout en conservant la hauteur et/ou la distance nécessaire pour réfléchir à ses pratiques, de continuer à se former inlassablement sur de multiples domaines, d’appliquer simultanément à cette réflexion, rapidement et agilement, les pratiques de son temps en en distillant la juste dose d’essence pour le bon fonctionnement de votre moteur, à la bonne vitesse, dans une circulation dense qui ne vous attend pas. Le monde du livre a un boulevard encore immense devant lui, il peut, avec les convictions, les valeurs, les compétences et les talents que chacun y endosse (de l’édition de livres pratiques à la librairie spécialisée, de l’auteur de polar au distributeur/diffuseur), être occupé durablement et d’une belle façon.

Le web social ne s’éteindra pas. Internet ne tombera pas, pas dans l’immédiat, assurément. Et c’est bien aujourd’hui que vous devez travailler, rayonner, parvenir à porter vos idées imprimées ou numériques, à vos lecteurs. Il y a de la place pour tout le monde, mais si vous ne prenez pas la vôtre, ceux qui pourraient la prendre pour vous, et pire, en votre nom, vous causeront des torts de plus en plus importants.

Ceci est un article « à chaud », il conviendrait évidemment de développer et argumenter plus profondément nombre des points abordés, ce à quoi je vais m’employer dans les temps à venir.

Stand your ground ! vous dit le bison : mon logo, mon totem. Constance, traversée des plaines, résistance aux extrêmes températures, pacifique mais puissant, il masse la terre qui ne peut rien sans lui, et la viande d’une seule bête nourrit un village. Beaucoup de points communs avec le livre non ? Puisse votre présence en ligne y ressembler.

Merci de m’avoir lue.

cropped-cropped-cropped-logo-buffalo-voice-nude.jpgPaméla Ramos

Illustration de couverture Book vector created by Freepik

2 comments

  1. Bonjour,
    Et merci pour ce billet rafraichissant.
    « je suis toujours aussi stupéfaite de constater la méfiance, la défiance, mais aussi le mépris, le désintérêt envers toute présence en ligne de la part d’une grande majorité des professionnels du livre ».
    Nous sommes au moins deux 😉

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    1. Merci ! De plus en plus s’y mettent, beaucoup d’éditeurs se sont déployés ces derniers mois, mais la question fondamentale c’est comment durer, en ligne, une fois installé, puis comment intégrer cette gestion dans un quotidien de tâches déjà multiples pour ne pas avoir une occupation stérile du net, c’est-à-dire inefficace et sans saveur. Je n’ai, modestement -car je sais toutes les difficultés, financières pour commencer, dont est frappé le secteur, pas trouvé mieux que le conseil et l’accompagnement, mais en s’impliquant, nous, les consultants, au quotidien, sur des missions plus immersives, vraiment formatrices avec le temps de voir au jour le jour les problématiques réelles rencontrées, toutes différentes, et les aider à trier dans toutes les pratiques reconnues, qui pour beaucoup relèvent d’un grand bluff, notamment dans la vacuité des termes (buzzwords) employés. Le web social impressionne les esprits les plus délicats et les plus critiques. Les plus intéressants, en somme. La peur doit changer de camp. Il faut leur proposer la garde rapprochée nécessaire, qui ne les exposera pas inutilement mais saura les guider – et les protéger, dans cette jungle.

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